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John Ruskin, aux origines de l’”Arts and Crafts”, ancêtre de l’Art Nouveau

John Ruskin en 1894

Né en 1819, John Ruskin était le fils d’un négociant écossais et a été très tôt initié aux arts et aux lettres par une mère puritaine – rigide mais très cultivée – qui l’envoya faire des études au King’s Collège à Oxford en 1837 et au Christ Church Collège par la suite. John Ruskin était initialement destiné par ses parents à entrer dans les ordres (afin de devenir pasteur), mais ses nombreuses crises de neurasthénie – qui relevaient parfois du mystique – durant ses études l’ont contraint à retourner régulièrement s’aliter chez ses parents et ont quelque peu enrayé la destination initiale de ses études. Ainsi John Ruskin a-t-il tout de même été profondément marqué par la religiosité, la spiritualité et par le désir de transcender le réel.

En 1843, il conçoit un ouvrage en 6 volumes intitulé « Modern Painters » (« Peintres modernes »); qu’il rédige particulièrement pour défendre la peinture de Turner et des préraphaélites, mouvement qu’il admirait et auquel il avait appartenu. Cet ouvrage est constitué comme un véritable traité d’esthétique fondé sur l’interdépendance des arts et des autres domaines.

Planche tirée de "The Seven Lamps Of Architecture"

John Ruskin fut un des premiers théoriciens (mais aussi poète, peintre et critique d’art) à fonder son analyse artistique sur l’interdépendance du domaine de l’art et des autres domaines de l’activité humaine. Il fut le premier « sociologue de l’art » de l’histoire des sociétés : il pensait que l’histoire des sociétés donnait la clé pour comprendre l’histoire des arts. Cette idée n’a traversé la Manche pour arriver en France que beaucoup plus tard alors que les Allemands, eux, avaient adopté ce mode de pensée et de vie relativement précocement.

Il diffusa sa pensée en donnant dans

toute l’Angleterre une série de

Première page de "The Seven Lamps Of Architecture", edition de 1859

conférences, débutée en 1853, sur l’architecture et la peinture. Dans son livre : « The Seven Lamps Of Architecture«  (« Les sept lampes de l’architecture »), publié pour la première fois en 1849, il appuie toutes ses conceptions esthétiques. Dans « The Political Economy Of Art«  (« L’économie politique de l’art »), publié en 1857, il examine les problèmes sociaux nés de la civilisation moderne, puis, un peu plus tard, il écrit entre 171 et 1887 « Fors Clavigera« , un recueil épistolaire de lettres familières s’adressant aux ouvriers d’Angleterre. Il invente ainsi un dialogue social avec les ouvriers.

La pensée de John Ruskin fut légitimée puis officialisée, ainsi fut-il nommé professeur à l’Université d’Oxford où il enseigna de 1869 à 1878.

Gravure représentant John Ruskin

John Ruskin n’était donc pas uniquement un théoricien de l’art, mais un homme qui a incarné sa pensée dans le réel.

Immensément riche, il dépensa presque toute sa fortune en ouvres philanthropiques : il créa des bibliothèques, insista sur la nécessité de créer des musées – conservatoires du patrimoine anglais.

Un des plus grands admirateurs de John Ruskin fut Marcel Proust, qui traduisit « Our Fathers Have Told Us : The Bible of Amiens«  (« Nos pères nous l’avaient dit : La Bible d’Amiens »). Il considérait John Ruskin comme le directeur de conscience de son époque, s’en moquant cependant parfois un peu, et était persuadé qu’il pouvait relever l’esthétique du 20ème siècle.

Enclin à de violentes et fréquentes crises de démence, John Ruskin à difficilement achevé son œuvre avant de mourir en 1900 d’une crise démence.

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Arts & Crafts – 2. La révolte et l’expansion

Tissu fleuri Arts and Crafts

L’Angleterre à été un des premiers pays à connaitre l’industrialisation massive, particulièrement dans le domaine du textile; et c’est au cours du 19ème siècle que l’Angleterre domine le continent Européen dans le domaine technique. Cette expansion se poursuit jusqu’en 1850, date à laquelle la production industrielle a été ressentie comme un phénomène intolérable par les artistes, personnalités cristallisant le social, qui ont décidé de mettre un terme à ce débordement industriel. Ils ont dénoncé cette décadence esthétique et ont cherché à moraliser l’art au profit d’une esthétique purifiée, aux formes renouvelées… Cette crise esthétique s’est étendue peu après aux rapports sociaux. Arts and Crafts a été un véritable vent de révolte qui s’est levé contre l’égoïsme des classes dominantes, seulement préoccupées par la productivité et complètement aveugles sur les réalités sociales et culturelles de l’Angleterre. John Ruskin, philosophe, sociologue et critique d’art, va alors chercher à montrer que le seul modèle de la nature était acceptable. Dans son ouvrage Les pierres de Venise, il proclame que toutes les belles oeuvres d’art doivent imiter les formes de la nature; soit intentionnellement, soit accidentellement, car il voyait dans la beauté de la nature l’oeuvre de Dieu.  Il s’agit par conséquent d’un mouvement idéaliste par excellence. Il se révolte aussi ainsi contre le division du travail qui sépare et isole les individus.

Dalle céramique aux lièvres rouges

On peut traduire « Arts and Crafts » par « Arts et Artisanats ». C’est donc un mouvement qui s’est constitué dans une perspective réformiste et tous les artistes qui y participèrent avaient pour mission d’améliorer la vie quotidienne et domestique des classes défavorisées par le biais des arts décoratifs. C’est sans doute l’aspect idéaliste du mouvement, sous-tendu par une haute éthique, qui lui a permis d’avoir un effet profond, durable et transnational.

John Ruskin et son disciple William Morris entreprenaient dans le cadre de ce mouvement une réforme radicale de l’architecture anglaise et des aménagements intérieurs. Ils ont modifié la manière de vivre par le biais du cadre de vie, et on parle parfois à propos de ce mouvement de « domestic revival » (« renouveau domestique »).

Ce mouvement s’opposait à la machine, mais ils n’étaient pour autant pas hostiles à la production mécanique. Ils ne considéraient pas la fabrication en série comme l’ennemi du renouveau; ils voulaient élever la qualité des produits manufacturés – produits qu’ils préféraient avec les produits artisanaux – ou industriels. Les partisans de « Arts and Crafts » pensaient que l’artisanat était producteur de créations beaucoup plus « humaines », mettant l’homme au centre de l’innovation.

La "Red House" de William Morris, manifeste du mouvement Arts and Crafts

Entre 1860 et 1870, les artistes de ce mouvement ont été amenés à concevoir de nouveaux idéaux pour les arts décoratifs. Ils ont cherché à reconstruire l’architecture par l’extérieur par le biais de la façade et par l’intérieur par le biais de l’art domestique. Ils ne s’agissait pas seulement de fabriquer et de diffuser des objets mieux réalisés, ce qu’ils voulaient, c’était avoir une attitude au-delà des modes, qui repose sur l’idée que l’architecture et les arts peuvent changer la société. Presque tous les artistes ayant pris part au mouvement avaient été formée à la Royal Academy de Londres et étaient pétris des écrits de John Ruskin. On peut parler de « Ruskinomanie ».

William Morris à initié l’idée reprise par le mouvement « Arts and Crafts » que les arts mineurs (artisanat) et les arts majeurs (peinture sculpture et architecture) ne devaient pas être hiérarchisés. L’artisan devient alors un créateur au même titre que les « artistes » classiques, dans le cadre d’un large plan de « promotion » des travaux manuels.

Le mouvement tentait de renouer avec le fonctionnement des « guildes » médiévales au sein desquelles les fabricants et les créateurs n’étaient pas dissociés.Ils voyaient dans cette coopération serrée la recette d’une unité dans le produit achevé.

Ainsi peut-on résumer que l’ « Arts and Crafts » était un mouvement artistique, artisanal et social promoteur de créativité, de perfection calquées sur le modèle divin de la nature.